Ils ne doivent pas mourir !!

Depuis le 17 avril, plus d’un millier de Palestiniens incarcérés dans des prisons de l’Etat hébreu ont cessé de s’alimenter afin de protester contre leurs conditions de détention. L’Israël, avec la complicité d’autres nations, est prête à les laisser mourir !

Lancée il y a 38 jours aujourd’hui par Marwan Barghouti, le Mandela palestinien,  leader de la deuxième intifada en Cisjordanie condamné en Israël à cinq peines de prison à perpétuité pour avoir résisté à l’occupant israélien, la grève de la faim des prisonniers palestiniens «de sécurité» se poursuit alors que la mobilisation grandit dans de nombreux pays dont la France. Seuls les dirigeants restent lâchement indifférents et muets. Les leaders du mouvement, dont Marwan Barghouti, ont rapidement été placés en isolement total et le ministre israélien de Sécurité intérieure, Gilad Erdan (Likoud), confirme qu’il «ne négociera jamais avec des terroristes». Quant à l’administration pénitentiaire (Shabas), elle refuse de discuter les revendications des détenus, parmi lesquelles le droit de recevoir des visites de la Croix-Rouge, l’allongement des visites familiales et le droit à de meilleurs soins médicaux.

Benyamin Netanyahou et ses complices se comportent comme l’infâme Margaret Thatcher qui, en 1981, a laissé mourir de faim Bobby Sands et ses patriotes irlandais. Depuis 37 jours aujourd’hui, Marwan Barghouti et des centaines d’autres détenus ont cessé de s’alimenter. Ils ne boivent plus.

Au début de la grève, environ 1 500 des 6 200 détenus palestiniens refusaient de boire et de s’alimenter. Le Club des prisonniers, une organisation palestinienne basée à Ramallah, affirme qu’une cinquantaine de prisonniers ont rejoint le mouvement cette semaine et que «plus de mille» le poursuivaient vendredi matin. Au-delà de cette bataille de chiffres, il se confirme que l’état de santé de plusieurs grévistes de la faim s’est dégradé. Les cas les moins graves sont soignés à l’intérieur même des prisons où ils sont détenus. Quant aux grévistes les plus faibles, ils embarrassent Erdan et le Shabas, lesquels redoutent de voir la communauté internationale prendre fait et cause pour eux.

Mais ils disposent d’une arme : la loi du 30 juillet 2015 autorisant l’alimentation forcée des grévistes de la faim à condition que celle-ci soit effectuée par des membres du personnel médical. Sauf que l’Ordre des médecins de l’Etat hébreu s’oppose à cette mesure coercitive, qu’il considère comme une forme de torture. Depuis 2015, il enjoint d’ailleurs à ses membres de ne pas collaborer au gavage. Voilà pourquoi Erdan envisage de louer les services de médecins étrangers pas trop regardants sur l’éthique professionnelle tant que c’est bien payé.

Lorsque Barghouti a déclenché son mouvement, le ministre de la Sécurité intérieure avait d’ailleurs ordonné l’installation d’un hôpital de campagne à côté de la prison de Ketziot, un ancien camp de prisonniers établi à la hâte durant la première intifada (1987-1993), transformé depuis en établissement de haute sécurité. C’est, semble-t-il, dans ce dispensaire démontable perdu au milieu du désert du Néguev que les fortes têtes seront gavées comme des oies.

Encore faut-il que cela se passe discrètement. Le Shabas a donc fait couper toutes les liaisons internet et les réseaux téléphoniques cellulaires dans un rayon pouvant atteindre sept kilomètres autour de Ketziot. Efficace ? Au plus haut point. Mais les détenus palestiniens ne sont pas les seuls à souffrir de ce black-out puisque les villages, les commerces, les PME et les administrations israéliens situés à proximité de la prison sont eux aussi coupés du monde au nom de la raison d’état.

Ces hommes et ces femmes de tous âges, incarcérés dans les prisons israéliennes sont des combattants de la liberté dont le seul tort est de vouloir voir leurs enfants grandir dans un État de Palestine dans les frontières de 1967.

Les organisations membres du Collectif pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens appellent à un rassemblement de soutien aux prisonniers palestiniens en grève de la faim, ce mercredi 24 mai, de 18 heures à 19 h 30, place de l’Opéra, à Paris. Un précédent rassemblement a eu lieu le jeudi 18 mai, devant le ministère des Affaires étrangères, « pour demander au gouvernement français de sortir de son silence sur une situation qui ne peut plus attendre, qui ne peut plus durer ». « Il y a urgence, leur santé est gravement menacée, s’alarme l’Association France Palestine solidarité (AFPS). La France doit agir en urgence pour le respect de leurs droits et la satisfaction de leurs revendications. »

Israël a tissé une toile carcérale sur les territoires palestiniens

Stéphanie Latte est politiste et historienne, chercheuse au CNRS, au Centre de recherches internationales de Sciences-Po. Elle a accordé un entretien au journal l’Humanité, que nous reproduisons ci-dessous. Elle voit dans le système carcéral israélien un dispositif central de renseignement et de gestion de l’occupation.

Cette mobilisation des prisonniers palestiniens est-elle inédite par son ampleur et sa durée?

STÉPHANIE LATTE :  Ces dernières années, ce sont surtout de longues grèves individuelles ou de petits groupes (80 personnes en 2016) contestant la détention administrative qui ont été conduites. Celle-ci fait donc partie des grandes grèves de la faim qui ont eu lieu depuis 1967, comme celle de 1992 qui engagea quasiment tous les détenus et l’ensemble des partis et aboutit à l’allongement de la durée des visites familiales de 30 à 45 minutes et à la possibilité d’étudier en prison. Un droit retiré en juin 2011, tout comme la possibilité de passer le bac en détention et de recevoir suffisamment de livres, journaux et vêtements des familles. Ce qui fait partie des revendications de la grève actuelle. Une grève réellement unitaire n’avait pas eu lieu depuis celle de 2004, qui se solda par un échec et eut des conséquences lourdes sur les mobilisations collectives en prison pendant la décennie qui a suivi. Le Mouvement des prisonniers politiques, créé dans les années 1980, a en effet été très affaibli au début des années 2000, malgré la signature du «Document des prisonniers» en 2006 par l’ensemble des représentants partisans qui appelaient à l’unité face à la scission entre le Hamas et le Fatah. D’une part, en raison de l’absence de transmission générationnelle, alors que la plupart des détenus (à l’exception de 350) sont sortis avec le processus de paix. D’autre part et surtout car, avec la reprise des incarcérations massives au moment de la seconde Intifada (2000-2004), un nouveau management carcéral, qui a fortement individualisé la vie en détention, a été mis en place par l’administration pénitentiaire. Il a séparé et isolé les détenus en quartiers, en fonction de leurs appartenances partisanes, mais aussi de leurs lieux de résidence et de leurs liens familiaux. Le mouvement actuel, réellement unitaire, est porté par des leaders charismatiques de tous les partis : Marwan Barghouti, Ahmed Saadat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine, Abbas Sayyed, membre du bureau politique du Hamas, Zaid Bseiso, du Djihad islamique, Wajdi Jawdat, du Front démocratique de libération de la Palestine, et Bassam Kandakji, du Parti du peuple. Il signe le retour sur la scène politique du Mouvement des prisonniers.

Comment les militants incarcérés s’inscrivent-ils dans le champ politique palestinien ?

STÉPHANIE LATTE :  Ce mouvement est massi-vement soutenu et fortement relayé dehors par tous les partis et par l’ensemble des forces de la société civile. Il renforce et catalyse ainsi un front d’opposition large à la politique de l’Autorité palestinienne, qui divise de plus en plus le Fatah. Il intervient dans un contexte politique qui a vu s’accroître l’opposition de la société palestinienne et d’une part grandissante des cadres du Fatah et de la jeunesse du parti à sa politique de répression des opposants, des mobilisations pacifiques et de la résistance, et à sa coopération sécuritaire avec Israël, maintenue pendant la grève, ce qui accroît les tensions avec la population, le leadership de la grève et ses soutiens dehors. Les communiqués du Mouvement des prisonniers associent de façon systématique la cause des détenus au boycott des produits israéliens, alors que l’Autorité palestinienne se borne à endosser le boycott des produits des colonies. Fervents défenseurs d’une ligne arafatiste, ils sont de plus en plus nombreux au sein du Fatah à afficher frontalement leur désaccord. Si nombre de cadres des partis traditionnels ont longtemps minoré l’impact des mobilisations de la société civile et de la jeunesse, ils ont maintenant pris acte de la nécessité de fédérer les fronts militants.

En Palestine occupée par l’Israël, dès douze ans un enfants peut être jeté en prison sans même être jugé !

Quelle place tient l’expérience carcérale dans les biographies des militants palestiniens?

STÉPHANIE LATTE :  Elle est centrale, alors que lestaux d’incarcération sont très élevés. En 1989, le taux d’incarcération était de 750 prisonniers pour 100000 personnes (1), soit le plus haut au monde, et on estime que 40 % des hommes palestiniens sont passés par les prisons israéliennes depuis 1967. Entre 2006 et 2008, au moment de la répression de la seconde Intifada, environ 8000 Palestiniens étaient détenus (2). Les arrestations massives ont repris depuis les épisodes violents de l’automne 2013, puis de «l’Intifada des couteaux», nommée par les Palestiniens le «petit soulèvement (habbeh) », déclenchée en octobre 2015 : selon la police israélienne, 17 396 Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est ont été arrêtés en 2014. Depuis l’occupation de 1967, ce système carcéral, arrimé à la justice militaire et à un système de la preuve ancré sur les aveux, n’a ainsi pas été seulement élaboré comme un mode de sanction pour des délits avérés et prouvés de type sécuritaire. Il est aussi un dispositif central de renseignement et de gestion de l’occupation qui a criminalisé toute activité politique la contestant et tissé ce que je qualifie de véritable toile carcérale sur les territoires palestiniens: réalité et virtualité, cette toile carcérale consiste en un ensemble de dispositions juridiques permettant d’arrêter et d’incriminer un très grand nombre de personnes, hommes et femmes, à partir de l’âge de 12 ans.

 

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